17 juin 2008
Guide à l’attention des nouveaux finissants
Mon oncle Jean-Jacques : Tu finis tes études! Tu vas faire QUOI, après?
Finissante désemparée : J’évalue plusieurs possibilités, il y a tellement d’ouverture, tu sais! Je vais me donner l’été pour y penser, je ne m’en fais pas pour l’avenir, je continue de donner mon 110%… puis euh… il faudra juste travailler un peu plus dans les coins…
La langue de bois étudiante vous aidera, chers finissants, à prétendre, et ce, dans toutes les situations de votre vie, que tout va bien, que la voie que vous avez choisi vous sied et que vous n’éprouvez aucune panique à l’idée de vous jeter tête première dans le fameux « monde du travail ».
L’utilisation de l’expression « monde du travail » est d’ailleurs assez floue et suffisamment vaste pour tenir le finissant à distance d’un sentiment d’appartenance à celui-ci. Il est d’ailleurs à noter que le « monde du travail » dont on parle ici existe indépendamment de « l’autre monde », dans lequel les prolétaires passent leurs temps libres, deux semaines par année, quatre si vous persévérez.
La langue de bois étudiante sert aussi à cacher au plus grand nombre de gens possible que vous n’avez pas nécessairement envie de vous définir par ce que vous prévoyez faire pour ramener du pain à la maison. Il faut l’admettre : ne pas avoir envie d’une carrière est le genre de choix de vie qui transformera le finissant, aux yeux de la plupart des gens, en un sinistre perdant. Ainsi, pour éviter d’être classé comme étant les éléments nuisibles d’une génération d’attardés, incapables de se brancher ou de s’investir nulle part, vous trouverez la langue de bois étudiante particulièrement attrayante, surtout lorsque vous vous trouverez confrontés aux grandes questions de la Vie.
Vieille connaissance : Tu FAIS QUOI, maintenant, dans LA Vie?
Finissante enthousiaste : Oh! Je voyage, je fais un peu de photo… je rénove mon appartement avec mon copain… je fais beaucoup de vélo…
Vieille connaissance déçue : Non, non. Je veux dire comme travail.
Finissante confuse : Ah! Ok…
Gardez surtout à l’esprit que lorsque vous êtes amenés à parler de ce que vous allez « faire DANS la vie », la réponse attendue doit nécessairement impliquer que vous parliez de votre carrière. Soyez donc parés à toute éventualité. Répondez que vous êtes « sur plusieurs projets à la fois », mais que « l’avenir est assurément fort prometteur et, surtout, très motivant ».
N’oubliez pas non plus que personne n’est « quelqu’un » socialement sans avoir, au préalable, « trouvé sa voie ». L’accomplissement de soi passe par la promotion. L’art d’être polyvalent n’est pas une vertu que l’on enseigne à l’école. Chacun doit avoir sa particularité, son utilité sociale bien précise. Et, plus que tout, gardez en tête que l’autodidacte est un suicidaire.
Entourage bienveillant : Pourquoi as-tu choisi d’étudier en journalisme?
Nouveau diplômé naïf : Euh…Je…Bin…
Attention : l’hésitation, ici, n’est pas une option. L’éducation n’aide plus à devenir un meilleur citoyen, qui peut participer à un débat de société et aider celle-ci à avancer. Il est fini le temps de l’utopie. On étudie pour travailler, parce que c’est l’ordre logique des choses.
De plus, votre hésitation pourrait créer une onde de choc. Imaginez un vétéran du « monde du travail », bien intégré, qui amasse consciencieusement le nécessaire pour une retraite confortable. Puis, vient un « petit nouveau » qui, lui, voudrait se définir par autre chose que son emploi, qui n’a pas de plan défini, qui se verrait bien, malgré un baccalauréat, posséder une ferme, voyager toute sa vie, improviser. Imaginez la catastrophe! Une remise en question globale, l’anarchie dans les étapes de vie de chaque élément humain qui compose le « monde du travail », l’équivalent d’une troisième Guerre mondiale! C’est donc ici que l’on teste votre compréhension de la langue de bois étudiante. Répondez du tac au tac.
Nouveau diplômé averti : C’est un domaine qui me passionne, qui me permettra d’avoir une certaine sécurité tout en me donnant la chance de défendre l’intérêt des citoyens, que demander de plus?
Une fois la langue de bois bien intégrée à toutes les situations d’interaction sociale qui l’impliquent, le finissant trouvera facile d’abuser du déni et arrivera à se convaincre que la situation est tout ce qu’il y a de plus normal.
Vous êtes donc presque prêts, chers finissants, à entamer une carrière enrichissante.
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